06.12.2011

Emmanuel.

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Rencontre au Sun City.

C'est en faisant le tri de cette liasse de paperasses inclassables qui s'accumulaient depuis des mois dans mon porte courrier, que je suis tombé sur cette carte de visite du Sauna "LE SUN CITY". Tout d'abord étonné par cette trouvaille, je me suis demandé comment cette carte était arrivée là. Machinalement je l'ai retournée ; au dos sur la surface blanche était inscrit un prénom au stylo bille noir, puis au dessous un numéro de portable et enfin trois lettres : "SMS", soulignées d'un trait ; le tout tracé d'une grande écriture ronde. C'est cette écriture qui a réveillés mes souvenirs, c'était celle d'Emmanuel. C'est étrange, mais cela faisait quelque temps que son souvenir me revenait par intermittence et je n'ai pas pu m'empêcher de faire le lien avec cette envie soudaine de faire le tri dans cette pile de courriers divers et de feuilles blanches couvertes de notes, d'adresses griffonnées, de mémos, devenus inutiles et qui, avec le temps, s'étaient accumulés comme des couches géologiques.

Emmanuel et moi nous sommes rencontrés un samedi soir au Sun City, dans la back room. Après les présentations d'usages, il m'avait prit par la main et m'avait entrainé dans une cabine où nous avions passé une bonne partie de la nuit à échanger des baisers ardeurs, à nous caresser et à faire l'amour de toutes les façons possibles, sans rien oublier. Puis repus, il était venu s'allonger sur moi et nous nous étions assoupis, au milieu des allées et venues et des chahuts du couloir qui nous enveloppaient et nous collaient l'un à l'autre. Puis, plus tard nous sommes descendus prendre un verre au bar ; C'est là que sur cette petite carte il m'avait laissé ses coordonnés en soulignant d'un trait les trois lettres "SMS". Emmanuel était un garçon malentendant. Ce qui était étrange, chez lui, c'est qu'il s'exprimait comme tout le monde, mais n'entendait pas. En quittant la cabine nous avions fais un détour par le vestiaire où il avait sorti de son casier deux appareilles auditifs, puis après les avoir ajustés, il s'était tourné vers moi et avait laissé échappé ces mots comme s'il ne voulait rien cacher: avec ça j'entends les sons, mais pas comme vous… Je me souviens de cette phrase comme s'il me regardait encore, accoudé à ce bar.

Une fois nos verres vidés, il m'a demandé -d'une voix qui, tout en n'attendant rien cherchait à savoir quel garçon j'étais et quel trace avait laissé chez moi les moments que nous avions passés ensemble- si je voulais rester encore ou rentrer. Pour être tout à fait honnête il me faut dire que j'ai hésité avant de lui répondre. Nous n'étions qu'au milieu de la nuit et dans l'espoir d'un meilleur coup et pour cette seule raison, mes soirées au Sun City, comme dans d'autres Saunas, ne prenaient fin, qu'au petit matin, lorsqu'il n'y avait plus rien à faire que les comptes de ma nuit, les bons coups et les autres. Mais peut être parce que ce garçon par sa différence, le rendait plus touchant que tous les autres, peut être aussi pour prolonger cette rencontre qui me changeait de ces garçons éthérés qui une fois la dernière goutte crachée, n'ont d'autres envies que de disparaitre, à sa plus grande satisfaction j'ai proposé de le raccompagner chez lui.

 

Le souvenir de ce garçon, me revient au fil de ce billet,  comme un paysage qui réapparaitrait peu à eu entre les échappes d'un brouillard.
Un corps mince, une peau claire, des cheveux blond vénitien, Emmanuel n'était ni beau ni moche, simplement jeune, et délicieux de cette jeunesse qu'il portait sans en être conscient. C'était aussi un garçon simple et droit, employé au ministère des finances, on il passait ses journées à contrôler des déclarations de revenus, sans faire de zèle, m'avait-il précisé, comme s'il n'avait pas voulu jeté d'ombre entre nous. En montant dans ma voiture, il a caressé les cuirs et les velours qui couvraient les sièges et les accoudoirs et a ajouté "Joli !". C'était là sans doute un réflexe professionnel.


 Je l'ai déposé près d'une porte de Paris, je ne sais plus laquelle, dans le nord, pas loin de chez lui. Je me souviens qu'il s'est penché vers moi, avant de refermer la porte, pour me préciser que je ne devais pas le contacter avant les fêtes de fin d'année, parce qu'il  partait  en province. Il a claqué la porte un peu fort et s'est dirigé vers l'arrière de la voiture. Tout en guettant le moment de m'engager dans la circulation, je l'ai cherché dans le rétroviseur pour le voir une dernière fois. Il se tenait debout sur le trottoir, le regard tourné vers moi, comme s'il attendait que je sois parti pour prendre le chemin de son appart.

 

Doutes.

Les fêtes de fin d'années laissées derrière nous, j'ai attendu un message de lui que j'espérais et redoutais tout autant. Il ne m'a jamais fait signe et moi, je pensais que c'était à lui de décider. La douceur du souvenir qu'Emmanuel avait laissé dans mon cœur se heurtait à l'idée de m'engager dans une relation avec un garçon affecté de ce handicape. A chaque fois que je m'imaginais cette relation, la difficulté de communiquer avec lui, ces mots doux que l'on chuchote à l'oreille de l'amant et qui se perdraient dans son silence, ces conversations que nous ne pourrions jamais avoir ensemble sur l'oreiller une fois la lumière éteinte, les moments que nous ne partagerions jamais : une musique, un film, le bruit des vagues qui se brisent sur le sable, ces pans d'une vie qui nous (me)seraient refusées, toutes ces pensées me tournaient dans la tête et y semaient le doute.

 

La tentation de le revoir.

Les semaines ont passé et j'ai fini par glisser cette carte dans mon porte courrier comme l'on tourne une page. Jusqu'à ce qu'en faisant le tri dans ce fouillis de documents divers qui s'étaient accumulés au fil des mois elle ne ressurgisse et avec elle le souvenir de ce garçon. Il venait parfois faire trois petits tours dans ma mémoire, comme tant d'autres croisés dans mes nuits ; mais j'avais complètement oublié l'épisode de nos coordonnées échangées au bar du Sun City. Alors son écriture au dos de cette carte a projeté le souvenir de ce garçon dans mon présent, comme si soudain il se rappelait à mon souvenir et venait de frapper à ma porte. J'ai cherché à situer cette rencontre dans le temps. C'était après que j'ai acheté ma nouvelle voiture, avant que je me fasse opéré pour la seconde fois et qu'un silence pesant ne prenne la place de mes espoirs de rémission. En découvrant cette carte, je me suis emballé comme on le fait toujours dans ces moments où un petit rayon de soleil perce soudain à travers un long ciel de pluie, et tout c'est accéléré dans mon esprit. Lui écrire, envoyer un message pour le nouvel an, c'est ce que je projetais aussitôt de faire et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire j'avais déjà trouvé les mots et les avais assemblés en des petites phrases.

 

On ne revient pas en arrière.

Je n'enverrai pas ce message je ne chercherai pas à le revoir, peut être parce que j'ai vieilli, que je ne crois plus au coup de cœur ou plus simplement parce que je suis devenu plus pragmatique. Passés les premiers moments d'enthousiasme la réalité est revenue comme une pluie glacée. Je me suis dit que ce garçon avait peut être, sans doute, fait d'autre rencontre comme la mienne, trouvé ce qu'il cherchait, ou qu'il ne se souviendrait plus de moi, comme je me souviens de lui. C'est si loin tout ça. J'ai compris que ce n'est, que par trop de solitude, que ce garçon m'a semblé si proche, si vivant. Et puis ces mots du roman d'Yves Navarre, Le temps voulu, me sont revenues en mémoire et ont fini de glacer mon sourire :


                Parce que j'ai trop attendu, toi ou un autre, quelqu'un…

Parce que je nous vois trop tel que nous sommes,

Et que je me vois tout le temps tel que je suis,

Parce que la parade ne m'amuse plus,

Parce que j'avais dix huit ans quand tu es né…

Parce que…

 Alors j'ai pris la carte, l'ai retourné entre mes doigts, j'ai regardé une dernière fois son écriture et l'ai glissée dans le porte courrier, là où est sa place, et Emmanuel, ce doux garçon d'une nuit redeviendra ce qu'il est ce qu'il ne devra jamais cesser d'être, à jamais : le souvenir d'une rencontre différente des autres.

Commentaires

Joli ! émouvant !!!

Écrit par : comdhab | 17.01.2012

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